« LE PETIT LEVER » ELISABETH DUJARRIC

Auteur – Charles Robin

ANALYSE D’OEUVRE : « LE PETIT LEVER » ELISABETH DUJARRIC

Avec la série « Le petit lever », Elisabeth Dujarric délaisse le genre du portrait pour se concentrer sur la représentation des corps et pour explorer le genre du nu féminin.

Les onze tableaux en question, caractérisés par un petit format, semblent appartenir à un même ensemble, du moins, c’est ce que suggère le thème évoqué mais aussi le traitement pictural relativement similaire des œuvres. Chacun des tableaux prend ainsi pour thème le corps féminin nu ou partiellement vêtu, présenté seul par tableau, à l’exception d’une des toiles qui présente trois figures de plein pied.

Les corps, à demi-dévoilés, se trouvent la plupart du temps tronqués par le cadrage, ce dernier mettant l’accent sur une partie de la figure ; le buste, les jambes ou le plus souvent le corps représenté en pied, néanmoins privé de la tête, rejetée volontairement hors-cadre. Lorsque celle-ci apparaît, le visage n’est d’ailleurs pas figuré, mettant ainsi le corps au cœur de la composition picturale.

Les tableaux nous présentent ainsi des femmes girondes et généreuses, aux courbes cela-dit douces et harmonieuses, figurées dans des postures liées aux activités de la toilette et du dévêtissement/habillement.

La teinte générale des tableaux s’inscrit dans des tons doux et relativement chauds, principalement marqués par une dominance de gris et d’ocres, mêlé de rose pâle et de bruns, lesquels dévoilent au spectateur le corps en chair de chacune des femmes. 

L’attention sur les corps est par ailleurs renforcée par la quasi-absence de décor, remplacé par un fond aveugle et neutre quoique très lumineux, de couleur crème ou gris clair, sur lequel les contours des personnages se détachent sans efforts. L’environnement est parfois suggéré discrètement, notamment par des éléments de mobilier liés à la toilette ; vasque, cuvette, mais également par de très légers effets de profondeurs, rendus par les ombres projetées sur un sol hypothétique.

Du fait de sa cohérence, cet ensemble peut ainsi apparaître comme une série d’études réalisées autour du corps féminin, observé dans sa nudité et dans le cadre de la vie quotidienne et des activités de toilette et d’habillement. La femme, ses formes et sa réalité charnelle sont au cœur de l’attention de l’artiste. Elisabeth Dujarric scrute ici les corps sans les contraindre, saisissant les gestes de l’intime et des soins portés au corps nu, évoquant également les besoins qui le déterminent ; se couvrir, uriner, déféquer. La texture des chairs organise la teinte de l’environnement tandis qu’ombres et rehauts participent d’une délicate mise en volume. L’atmosphère générale des œuvres est marquée par une sensualité pudique et un érotisme apaisé, favorisé par une douceur de la touche et une aisance des postures choisies.

Les onze œuvres gagnent assurément à être envisagées comme un ensemble. En effet, Elisabeth Dujarric semble y décliner une série d’étapes et de postures de la femme, sans forcément respecter une chronologie exacte mais en cherchant tout de même à relier les gestes les uns aux autres et à créer une cohérence et une dynamique d’ensemble. 

Avec cette série d’œuvres, Elisabeth Dujarric s’inscrit dans un retour assumé à la figuration, en partie souhaité et recherché par son entourage artistique de l’époque. Ce travail atteste par ailleurs de la formation académique de l’artiste, laquelle convoque dans ces tableaux un certain nombre de références bien connues. Citons tout d’abord les études du nu féminin par Toulouse Lautrec, lesquelles se rapprochent du travail d’Elisabeth Dujarric dans les thèmes abordés, le réalisme des postures et la franchise de la touche. On y retrouve le fond aveugle, le petit format mais également le genre de l’étude, assumé comme tel et propice à l’observation attentive des gestes et des attitudes, révélant de ce fait le dynamisme et donc la vie qui traversent les figures représentées.

Les œuvres de Toulouse Lautrec citées ci-avant renvoient évidemment à un contexte de prostitution, d’érotisme et de plaisir mais également plus généralement à un environnement dans lequel le corps est au centre de l’attention, y compris dans sa quotidienneté et sa dimension profane. Dans ce sens, le thème du bain et de la toilette développé par Elisabeth Dujarric fait également signe vers d’autres références. Citons Les Grandes Baigneuses (1906) de Paul Cézanne, modèle du genre, notamment inspiré de l’œuvre de Paul Gauguin, et source d’inspiration féconde auprès d’autres artistes très connus comme Matisse et Picasso entre-autre. 

Toutes ces œuvres ont pour point commun de s’intéresser au corps féminin lorsqu’il est engagé dans des attitudes de toilette et qu’il se présente partiellement ou entièrement nu au spectateur. La série « Le petit lever » d’Elisabeth Dujarric s’inscrit dans cette problématique. L’un des tableaux, sur lequel sont figurées trois femmes en pieds, semble directement renvoyer aux Baigneuses de Paul Gauguin citées ci-avant. L’attitude hiératique des femmes, leur corpulence mais aussi leur physionomie les rapprochent des personnages de Gauguin. Le thème évoqué est d’ailleurs peut-être celui des « Trois Grâces », un classique de la peinture, amenant l’artiste à représenter trois fois la même femme nue, et ce, dans des attitudes et des postures différentes. C’est là l’enjeu de notre série, laquelle s’adonne à une décomposition sensible des gestes et des postures, explorant les moindres détails de cette activité dans laquelle le corps est au centre du regard. Elisabeth Dujarric se nourrit ainsi de cet héritage, fondé sur l’observation attentive du nu féminin.  Cela-dit, et c’est là l’intérêt de la série, l’artiste choisit ici d’insister sur la dimension intime de ce moment domestique, relevant la quotidienneté des gestes, leur douceur répétitive et leur prosaïsme. L’œuvre attire ainsi le regard du spectateur, amené à contempler la beauté des corps, saisis dans leur vérité vivante et naturelle.